En pleine effervescence de l’idée de créativité dans tous les domaines, l’ouvrage proposé par Mihaela Bacali apporte sa pierre à la construction du concept et du domaine de la créativité et notamment de l’écriture créative comme stratégie d’autonomisation de l’apprenant dans son effort de formation et d’autoformation.
Stimuler l’imagination de l’apprenant afin de lui apprendre à sortir de sa coquille de timidité devant l’inconnu de la connaissance et de la vie n’est pas nécessairement une chose inédite. Les compositions que l’élève avait à faire comme devoir juste après la rentrée scolaire étaient une stratégie de développement de sa force créative. La production d’un exercice en mathématiques, d’un problème de géométrie, de l’expérimentation d’un phénomène en diverses sciences, l’écriture automatique des surréalistes, les calligrammes, les acrostiches, les BD, la transposition en dessin, peinture, modelage, musique de divers fragments littéraires ou de divers sentiments personnels ou sociaux avaient pour but la découverte de l’esprit d’innovation chez les apprenants d’hier et d’aujourd’hui. Du devoir de l’école aux ateliers d’écriture, des exercices de style aux architectures des textes, de la pratique en laboratoires à la robotique, autant d’étapes qui ont conduit à l’essor du concept de « créativité » et d’« écriture créative » de nos jours. Et pourtant… qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans la définition de ces concepts et dans leur mise en pratique ? Pourquoi insiste-t-on là-dessus ?
C’est à une partie de toutes ces questions que l’ouvrage de Mihaela Bacali se propose d’apporter des réponses. Et elle le fait d’une façon complexe, en offrant d’une part un tableau bien documenté des recherches dans le domaine de la pédagogie et de la didactique de la créativité, des neurosciences et des sciences cognitives et, d’autre part, en proposant une série d’exercices (de créativité lexicale, d’imagination, d’imitation créative, d’écriture de soi, etc.) et d’activités (production, analyse, évaluation de textes) capables d’orienter l’apprenant dans la démarche créative. Le lecteur/utilisateur de ce livre peut s’en servir, donc, soit comme source de documentation, soit comme guide dans l’écriture créative en suivant les matrices présentées.
La lecture de cet ouvrage nous conduit à une réinterprétation du concept de créativité, d’écriture créative et de l’apprentissage/enseignement. Comme dans la majorité des recherches actuelles en pédagogie et en méthodes de formation, le centre du processus d’enseignement est représenté par l’apprenant qui cherche à devenir autonome dans son apprentissage. Il peut enquêter sur ses propres intérêts afin de se constituer son propre modèle de formation, en se servant du numérique et de l’observation directe des faits. L’apprenant deviendrait ainsi l’acteur de sa propre (mise en) scène, en construisant un espace formatif flexible, interdisciplinaire, capable de satisfaire à ses curiosités. Dans le confort de cet espace, il serait capable de laisser se développer sa force créatrice dans la direction dans laquelle il a besoin de couvrir un vide laissé par les études conventionnelles. Est-ce que l’écriture créative est un fait individuel, qui isole le « créateur » dans son univers ? Oui et non. En tant qu’acte individuel, l’écrivain multiplie son espace en le reflétant dans ceux de ses personnages, de ses vers, de ses représentations artistiques (dessin, musique, film, etc.), de ses inquiétudes scientifiques. En tant qu’acte de formation et auto-formation, l’apprenant devrait devenir un homo cooperans qui collabore à la production des contenus mono- ou multimodaux avec ses collègues, avec ses amis, en obtenant un résultat issu en même temps d’une confrontation positive (divergence d’idées de chaque co-équipier) et d’une collaboration satisfaisant à la règle des quatre « co- » qui sont, selon Saunders (1989), « la co-rédaction, la co-publication, la co-réaction et la co-révision (cowriting, copublishing, corresponding et coediting). » En écriture coopérative les co-créateurs (les apprenants en l’occurrence) s’inter-volent les idées pour mieux les partager et pour obtenir un résultat enrichissant, issu du jeu des esprits en quête de la meilleure forme de leur produit. Tout apprenant s’auto-représente ainsi comme une source de création en puissance.
Mais…où est l’enseignant dans cette équation ? Absent ? Ignoré ? Inutile ? Pas du tout ! Il est le médiateur entre les pensées divergentes, celui qui sait écouter pour mieux orienter le résultat, tout en veillant que la liberté d’écrire ne devienne la liberté de nuire à l’autrui. L’enseignant doit lui aussi entrer dans le jeu de la création sans laisser l’impression qu’il est un deus ex machina, mais un co-créateur à côté de ses élèves, un connaisseur des règles (éthiques, linguistiques, socio-juridiques) du jeu qu’il aura la tâche de faire respecter par les équipes en travail collaboratif.
L’écriture créative devient ainsi, pour celui qui la pratique, un moyen de libération, de décontraction, d’affirmation de soi. L’auteur plonge dans l’univers de l’autrui, il se dévoile et se jette au monde, se montre dans sa propre lumière et celle des autres, en faisant entendre sa voix (même si souvent il le fait d’une façon moins brillante que le modèle). Le créateur doit à son tour s’autoévaluer, s’auto-surveiller afin de ne pas perdre la face par des écrits qui ne lui feront honneur.
L’ouvrage qui se donne aujourd’hui au monde réussit à offrir des perspectives théoriques et pratiques de grande utilité dans la formation actuelle des apprenants dans le domaine de l’enseignement/apprentissage des langues. Mihaela Bacali contribue ainsi à la réalisation d’une bonne synthèse des études qui revisitent les concepts de création (scolaire) et d’écriture créative.
Prof. dr. habil. Sonia Berbinski
Faculté de Langues et Littératures Etrangères
Université de Bucarest